Ce portrait est paru en septembre 2007 dans Élite CMA, publié par l’Ordre des CMA.
La fusion réussie du génie et de la comptabilité de management
Par Jean-Marc Papineau
Collaborateur spécial
« Ma force, c’est de traduire la technologie en langage financier », déclare Claude-Bernard Lévesque, CMA, chef de l’exploitation et vice-président, Finances de SmartSoil Énergie, une jeune PME montréalaise d’une vingtaine d’employés spécialisée dans la transformation en énergie des gaz de sites d’enfouissement.
Cette force, Claude-Bernard Lévesque peut y prétendre grâce à une rare combinaison de formation – ils ne sont que 23 au Québec à partager ce profil -, d’abord celle d’ingénieur industriel diplômé de l’École Polytechnique de Montréal, puis celle de comptable diplômé de l’Université McGill qui l’a conduit au titre de CMA. Cette double formation plutôt inusitée a conditionné le parcours pour le moins atypique de Claude-Bernard Lévesque.
À son arrivée chez SmartSoil Énergie en 2004, l’entreprise alors en phase de démarrage avait bien du mal à mettre son plan d’affaires à exécution. « Il y avait un vide entre la valeur ajoutée du produit et l’activité économique de l’entreprise », précise-t-il. Il y a mis bon ordre, en appliquant son savoir accumulé en vingt ans d’expérience dans de grandes entreprises mutinationales, tout particulièrement chez Nortel, Bombardier et Pratt & Whitney. « C’est mon côté intrapreneur qui m’a incité à relever le défi de SmartSoil Énergie, un défi qu’en toute honnêteté, ni un simple ingénieur ni un simple CMA n’aurait pu relever, dit Claude-Bernard Lévesque. Parce que de façon générale, un ingénieur a une incompréhension de la finance et un CMA, une incompréhension de la technologie. »
Après de longues hésitations, il a tenté l’aventure, décision qu’il n’a jamais regrettée. « J’aime beaucoup la pratique des affaires et selon moi, le nerf de la guerre consiste à décrocher des contrats payants à l’international, dit-il. L’exportation est un indicateur qui ne trompe pas. C’est la confirmation que le produit qu’on a développé est porteur et qu’il a un avenir. Une entreprise qui n’exporte pas est appelée à péricliter. »
Le carnet de commandes de SmartSoil Énergie compte aujourd’hui quatre gros contrats, dont l’un au Mexique. « Nous sommes comme Gaz Métro, mais en plus petit », explique ce CMA de 46 ans en me faisant visiter le grand entrepôt de SmartSoil Énergie et en me présentant dans le menu détail les caractéristiques d’une nouvelle technologie brevetée unique en son genre qui peut être exploitée dans des environnements extrêmes, autant par froid glacial que dans la chaleur étouffante du désert. L’entrepôt renferme plusieurs gros conteneurs vert vif, l’un abritant un centre de contrôle pour les postes de compression, d’autres des modulateurs servant à assurer un flux constant de la concentration et du débit du méthane qui est traité, puis compressé avant d’être livré à la centrale de production d’énergie.
La production d’énergie à partir des gaz de sites d’enfouissement est loin d’être négligeable : un million de tonnes de déchets peut générer 4,8 mégawatts. « C’est une très bonne performance, d’autant que la concurrence ne peut en produire que le tiers à l’heure actuelle, dit Claude-Bernard Lévesque. Nous avons réussi à prendre les devants grâce à un saut technologique basé sur le contrôle de la production du méthane par logiciel et non plus par système passif. Nous faisons la démonstration qu’un petit site peut être productif sur le plan énergétique. Selon moi, l’avenir est dans ce genre de production. »
Pianiste passionné qui a perfectionné ses gammes à la réputée école Vincent d’Indy, Claude-Bernard Lévesque a néanmoins opté pour le génie industriel. « La musique exige un effort de création soutenu dont je suis incapable », explique ce gestionnaire qui s’évade des aléas des affaires en se passionnant pour le jardinage, la rénovation et la composition de pièces musicales de style techno. Il songe d’ailleurs souvent à commettre un jour un album. Si ses deux fils âgés de huit et cinq ans sont actuellement des fans inconditionnels de sa musique, c’est loin d’être le cas de son épouse, avoue en riant Claude-Bernard Lévesque. Et ça n’a rien à voir avec le fait qu’elle soit CA!
Sa carrière débute chez Nortel dans les belles années de ce fleuron technologique des années 1980. Mais voilà qu’après cinq ans, en 1990, il retourne sur les bancs d’école pour obtenir son titre de CMA. Changement de cap inattendu que Claude-Bernard Lévesque explique de la façon suivante : « J’ai été sélectionné dans un groupe d’une vingtaine d’employés pour étudier la concurrence et comprendre les raisons pour lesquelles l’entreprise se démarquait. J’ai ainsi eu accès à la haute direction et nous nous sommes rendus jusqu’au Japon. J’ai été transformé par cette expérience et il m’a d’ailleurs fallu du temps pour revenir sur terre et me remettre du décalage entre ce que j’avais observé au Japon et la réalité d’ici. Je me suis demandé ce qui m’apporterait une valeur ajoutée et propulserait ma carrière à long terme. Je voulais de la profondeur et la possibilité de ratisser large. » La réponse a été le titre de CMA, un choix qui s’est révélé excellent et rentable avec le temps.
Développer une vision à long terme de sa carrière n’est pas nécessairement évident dans un monde des affaires de plus en plus axé sur le court terme. Claude-Bernard Lévesque acquiesce : « J’en ai payé un certain prix, mais j’ai décidé de procéder à la japonaise en évoluant de façon transversale plutôt que d’intégrer la culture des MBA, érigée en star system, et de me laisser influencer par Fortune 500, pour qui la performance se mesure en termes de résultats trimestriels. Mais il y a des entreprises conscientes de la nécessité de maintenir l’équilibre entre la stratégie à long terme et la tactique à court terme, notamment dans le secteur de l’aéronautique. » Voilà pourquoi Claude-Bernard Lévesque y passera plus de dix ans.
En revanche, le style et la philosophie de gestion de Claude-Bernard Lévesque, qu’il qualifie de consensuelle, n’épousent pas la culture nipponne selon laquelle aucun clou ne doit dépasser. Bien au contraire, il croit aux vertus de la différence, gage d’équilibre. « Je laisse les gens respirer et j’accepte que tout le monde ne soit pas dans la norme, illustre-t-il. Je me concentre sur ce que chacun peut apporter à l’entreprise. »
Au fil des ans, Claude-Bernard Lévesque s’est bâti la réputation d’être l’un des meilleurs praticiens de la gestion par activités. À tel point que l’un de ses employeurs, Pratt & Whitney, l’a envoyé à San Diego donner des conférences sur le sujet à des gestionnaires de différentes firmes américaines. « À mon sens, c’est l’outil idéal de soutien à la décision, estime Claude-Bernard Lévesque. La gestion par activités permet de faire l’interface entre les opérations et la charte de comptes, et elle exige de très bien comprendre les opérations tout en maîtrisant l’informatique. Mais à l’heure actuelle, nous sommes bien peu à recourir à cette approche, la tendance poussant le plupart des gestionnaires à se préoccuper davantage des règles de gouvernance que du marché. »
Avec un pareil capital de formation et d’expérience, on ne serait pas étonné qu’un jour, Claude-Bernard Lévesque démarre sa propre entreprise. « Ce n’est pas exclu, mais en même temps, je ne suis pas téméraire, avoue-t-il. Ce qui m’obsède actuellement, c’est qu’il faut continuer au Québec à développer des produits à haute valeur ajoutée et exportables pour mieux se positionner sur l’échiquier économique mondial. Nous avons plus que jamais besoin du leadership des gens d’affaires. »
L’autre Claude-Bernard Lévesque, en quelques questions…
Son rêve le plus fou
Décidément artiste dans l’âme, Claude-Bernard Lévesque aimerait se consacrer à forger le métal pour donner forme à toutes les créations qu’il a en tête.
Ce qui l’indigne particulièrement
L’injustice dont sont victimes des millions de femmes indiennes qui, en devenant veuves, sont condamnées au statut de parias de la société.
Sa petite manie qui fait sourire son entourage
Le cri qu’il lance quand il est content et qui s’apparente, paraît-il, à celui d’un oiseau!
Le personnage de l’histoire qui l’inspire
Charles De Gaulle, le visionnaire, celui qui a cru à l’Europe bien avant qu’elle ne devienne réalité et à qui l’histoire des 40 dernières années a donné raison sur bien des plans quant à l’évolution géopolitique internationale.