Ce portrait est paru en mai 2011 dans Élite CMA, publié par l’Ordre des CMA.
La symbiose de la passion et de la rigueur
Par Hélène Morin
Collaboratrice spéciale
Est-ce une coïncidence ? Comme s’il devait faire honneur à son nom, à la fois latin et germanique, Eduardo Schiehll allie avec brio passion et rigueur, intensité et rationalité. Le tout enrobé d’un sens diplomatique très aiguisé qui doit le servir admirablement quand il tente de jeter des ponts entre le milieu de la recherche et le « terrain ».
Le Brésilien Eduardo Schiehll, CMA, professeur agrégé au Service de l’enseignement des sciences comptables de HEC Montréal, n’a pas hésité longtemps quand est venu le moment de s’inscrire à l’université. « J’ai toujours aimé les sciences exactes. La comptabilité m’a semblé une bonne avenue, car elle offrait beaucoup de possibilités et je désirais entrer rapidement sur le marché du travail. » Son souhait a été exaucé, puisque PriceWaterhouse, le plus grand cabinet comptable du Brésil, l’a embauché dès qu’il a obtenu son baccalauréat de l’Universidade Federal do Rio Grande do Sul, en 1990.
Il y a travaillé quelques années, assurant la vérification des états financiers de grandes entreprises. Puis est venue l’expérience qui l’a placé sur un nouveau chemin. « J’ai été invité à participer à la formation des recrues du cabinet. Les groupes étaient très motivés — après tout, il y allait de leurs possibilités de promotion — et il s’effectuait un véritable transfert des connaissances qui m’a inspiré. » Pour tout dire, cette expérience gratifiante lui a donné la piqûre de l’enseignement.
Tout en étant bien conscient que la dynamique en milieu universitaire diffère de celle de la formation en entreprise, « il reste que la matière doit être intéressante et bien rendue pour capter l’attention des étudiants. Mais pour que le processus d’apprentissage soit réussi, il faut plus : une forme d’identification doit se développer entre le professeur et les étudiants. » Pourtant, Eduardo Schiehll va plus loin dans la conception qu’il a de son rôle en tentant de préparer les jeunes au marché du travail et d’exercer une influence positive sur leur attitude face aux exigences du monde professionnel. « Même si ce n’est pas notre fonction première, les professeurs peuvent aider les étudiants à apprendre à se présenter dans une organisation, à comprendre comment se comporter au sein d’un groupe de travail. » Voilà qui est symptomatique de l’approche d’Eduardo Schiehll en général. Cet homme ne se limite pas au curriculum imposé…
Carburer au dépassement
« J’ai fait partie d’une équipe de compétition de natation, dans ma jeunesse, et je crois que ça m’a forgé le caractère, ces deux heures d’entraînement quotidien pendant quatre ans », raconte-t-il, comme pour s’excuser d’exiger beaucoup de lui-même. Visiblement, il n’a pas perdu l’habitude de se donner à fond. Actuellement, non content d’enseigner à HEC Montréal, de publier régulièrement et de superviser un étudiant à la maîtrise, il cumule de nombreuses autres fonctions : rédacteur adjoint de la prestigieuse revue Corporate Governance: An International Review, membre de la Chaire de gouvernance et de juricomptabilité et membre du Conseil de la recherche de HEC Montréal.
Justement, c’est à sa soif de dépassement qu’il doit d’être revenu à l’université au milieu des années 1990. « Je voulais diversifier mes compétences, alors j’ai pris une année de congé sabbatique de PriceWaterhouse pour acquérir une maîtrise en finance. » Déjà intéressé par les questions de gouvernance, il a donc tout naturellement choisi comme sujet de mémoire comment une information divulguée à un moment précis par une société influait sur le marché et sur la valeur de l’entreprise sur les marchés boursiers.
Après sa maîtrise, les choses se sont précipitées. Il a rapidement obtenu une bourse du gouvernement brésilien pour aller faire un doctorat à l’étranger. Ses destinations de prédilection : Londres, où il avait déjà étudié pendant un an après son baccalauréat, et Montréal, parce qu’il avait rencontré des professeurs de HEC Montréal à l’université pendant sa maîtrise. Accepté par HEC Montréal, il est parti et ne l’a jamais regretté.
Une intégration parfaite
Comment un Brésilien choisit-il d’adopter ce pays de neige qu’est le Québec ? « J’adore les sports d’hiver, surtout le ski », confie le professeur Schiehll dans un grand sourire. « Je le dis souvent à mes amis : pour aimer la neige, il faut pratiquer des sports d’hiver, alors on a toujours hâte que l’hiver arrive ! » Et puis, il y a aussi le réseau social… « Ça m’a frappé, quand je suis arrivé, la réceptivité des gens d’ici. »
Installé au Québec à 26 ans, il s’est bâti un réseau solide et n’a jamais envisagé de repartir après avoir obtenu son doctorat en 2002. « Je ne pourrais pas m’imaginer vivre ailleurs. Aujourd’hui, je suis marié, nous avons adopté un enfant qui est arrivé en août 2009 et qui a changé notre vie. C’est maintenant un petit garçon robuste de trois ans qui n’a peur de rien », explique avec bonheur Eduardo Schiehll. Si le bambin, devenu le pivot de sa vie, occupe beaucoup de son temps, il n’a pas ralenti ses activités professionnelles pour autant !
Aujourd’hui, ses recherches portent sur la gouvernance et la rémunération des dirigeants d’entreprise, avec un intérêt particulier pour la mesure de la performance. Toujours soucieux de brosser un portrait clair et complet, Eduardo Schiehll explique que, dans le contexte de mondialisation actuel, les dirigeants de multinationales assument d’énormes responsabilités et que leurs décisions peuvent avoir des retombées très larges. Il est donc difficile de trouver des indicateurs pour mesurer l’ampleur et l’efficacité des efforts qu’ils déploient.
« Auparavant, on ne tenait compte que des aspects financiers, complémentés par quelques aspects non financiers, reprend-il. Avec l’évolution des systèmes d’évaluation de la performance, on a introduit beaucoup de subjectivité — des critères comme les habiletés de communication, le leadership, la gestion du personnel, la réaction en situation d’urgence, etc. » Ces critères subjectifs ne sont pas véritablement mesurables et leur évaluation relève donc du jugement. Toutefois, « ce sont des aspects très importants quand il est question d’évaluer les compétences des dirigeants », estime Eduardo Schiehll.
Alors que la recherche actuelle est étroitement liée à la divulgation de l’information financière, le professeur Schiehll juge important qu’on se penche aussi sur la gouvernance interne des entreprises. À son avis, on parle trop peu de ces mécanismes de contrôle interne, qu’il faut intégrer pour rendre la divulgation possible et assurer une prise de décision éclairée. « Outre l’information divulguée, il faut se demander comment le personnel, les systèmes et les contrôles interagissent, s’ils sont efficaces ou non, s’ils sont adaptés au mode de gouvernance de l’organisation et à son système de valeurs. Et là, nous sommes au cœur de l’expertise des CMA. »
À la recherche des canaux de communication
Quand on l’interroge sur la pertinence de sa recherche pour les comptables professionnels qui travaillent en entreprise, il marque un temps d’arrêt et choisit soigneusement ses termes. « La recherche est souvent perçue comme une discussion philosophique sans contexte par les professionnels du terrain », admet-il. Il estime que les chercheurs doivent faire des efforts pour parler le même langage que les praticiens. « Nous devons expliquer que nous travaillons dans un cadre conceptuel, que nous ne traitons pas le problème spécifique d’une entreprise donnée. Pourtant, les questions à la base de nos recherches proviennent de la pratique et nos conclusions sont bien plus pertinentes quand nous pouvons observer ce qui se fait sur le terrain. »
Selon lui, le défi pour les chercheurs consiste d’abord à trouver des canaux de communication entre les deux milieux, qui sont plutôt fermés l’un à l’autre. Dans un deuxième temps, il leur revient de prouver la pertinence de leur travail en montrant qu’il peut avoir des applications pratiques. « Après tout, c’est la finalité même de la recherche : faire avancer le savoir pour faire évoluer les façons de faire. À court, moyen ou long terme, directement ou indirectement, l’avancement des connaissances se traduit invariablement par des mutations subtiles ou radicales des procédés et pratiques », explique-t-il.
Dans le cadre de ses recherches sur les systèmes d’évaluation et de rémunération de la performance, le professeur Schiehll a pu collecter auprès des entreprises des données primaires très précieuses, qui constituent un portrait de ce qui s’y passe dans la réalité. « On commence à en divulguer les résultats, qui sont très intéressants et qui ont été très bien reçus. Voilà le genre de choses auxquelles j’aspire, et c’est une préoccupation de mes confrères aussi. J’aimerais que ma recherche devienne de plus en plus une recherche de terrain, qu’il y ait plus d’ouverture de ce côté… »
Faut-il voir un lien entre son souci d’ancrer ses recherches dans la réalité et la profession comptable qu’il a choisie? Or il se trouve qu’Eduardo Schiehll a senti le besoin, après son doctorat, d’acquérir un titre comptable au Québec. Lui qui avait pris toute son expérience professionnelle en cabinet au Brésil, c’est sur le titre de CMA qu’il a jeté son dévolu en 2004 et qu’il travaille depuis activement à la vitalité de la profession. Avec ce qu’il vient de nous révéler de lui et de ses motivations, comment s’en étonner?