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Ce que devrait être la comptabilité



Eric  Lajeunesse, CMA

Ce portrait est paru en janvier 2009 dans Élite CMA, publié par l’Ordre des CMA.

Un CMA maître du jeu

Par Jocelyne Hébert
Collaboratrice spéciale

Vous êtes Harlan Bishop. Prudemment, vous avancez dans une salle de spectacle vide, mitraillette à la main. Avec l’équipe Rainbow, vous tentez de sauver Vegas de terroristes impitoyables... Bien sûr, Rainbow Six Vegas 2 est un jeu vidéo où tout n’est qu’illusion. Mais derrière chaque décor, chaque situation et chaque personnage sont dissimulés jusqu’à 150 artisans, et un producteur : Éric Lajeunesse, CMA.

Un univers ludique, une industrie sérieuse
Bien que cela soit surprenant, voilà qui ne relève pas du tout de la fiction. Entré chez Ubisoft il y a 10 ans à titre de responsable de la paie et des subventions, Éric Lajeunesse, CMA, est aujourd’hui un producteur respecté de l’industrie vidéoludique. « C’est un grand plaisir de créer un jeu. À la différence du film, où nous ne sommes que des spectateurs, les joueurs sont plongés dans l’action, ils prennent des décisions en fonction du scénario qui leur est proposé. »

Un monde jeune et bohème, le jeu vidéo? À regarder Éric Lajeunesse, vêtu d’un jeans, d’un tee-shirt et d’un kangourou, il serait tentant de le croire. Lui-même l’affirme en souriant. « Par notre façon de nous habiller et notre mode de vie, nous ressemblons à des universitaires. » Mais les 1800 employés d’Ubisoft à Montréal ont beau afficher une moyenne d’âge de 30 ans, il est certain qu’on ne fait pas que jouer chez le troisième éditeur de jeux vidéo indépendant au monde, hors Asie, dont le chiffre d’affaires était de 928 millions d’euros en 2007-2008.

Dans cette industrie en pleine expansion et fortement concurrentielle, la formation et l’expérience donnent beaucoup de points à celui qui les possède. Avec son titre de CMA, ses idées solides et son franc-parler, Éric Lajeunesse a su utiliser ses atouts pour passer d’un niveau de difficulté à un autre et cheminer au sein d’Ubisoft. S’attendait-il à une telle progression? « Quand je suis entré chez Ubisoft, j’envisageais d’y rester deux ans, puis d’aller vers autre chose », se rappelle-t-il.

Une idée qui traverse l’océan
Alors âgé de 25 ans, Éric Lajeunesse avait plutôt acquis de l’expérience dans le domaine de la construction à titre d’assistant  au contrôleur. À la recherche d’un emploi, c’est un peu par la force des choses qu’il s’est retrouvé au sein de la filiale montréalaise de la multinationale Ubisoft. Amateur de jeux vidéo depuis son enfance, il était certes attiré par ce domaine, mais il était loin de l’avoir inscrit à son plan de carrière!

En 1998, les bureaux montréalais d’Ubisoft n’étaient ouverts que depuis un an et 250 employés y travaillaient. Un monde de possibilités s’offrait à eux. Avec en poche son baccalauréat en comptabilité, Éric Lajeunesse a d’abord été chargé de monter un système de paie et de rechercher des subventions. Rapidement, il a voulu pousser plus loin. « J’avais une formation de CMA, je voulais donc utiliser ma compréhension de l’organisation et du fonctionnement d’une entreprise pour faire des propositions constructives. »

En réalité, la simple gestion de la paie et des subventions ne pouvait le satisfaire longtemps, poussé qu’il était par son besoin d’analyse et de créativité. « Je n’aime pas la comptabilité pure. Si j’étais dans une fabrique de bottes de caoutchouc, je voudrais voir comment améliorer la botte et rendre sa production moins coûteuse. » Mû par cette volonté de contribuer à l’essor de son entreprise en utilisant ses compétences de CMA, Éric Lajeunesse a mis sur pied un nouveau système budgétaire.

« À cette époque, Ubisoft fonctionnait selon des budgets par filiales et par ressources, ce qui s’expliquait bien puisque les diverses filiales d’Ubisoft produisaient en général un seul jeu à la fois. » La filiale montréalaise prenant une expansion inespérée qui l’amenait à produire de nombreux jeux concurremment, le jeune homme a eu l’idée d’interroger les producteurs sur le fonctionnement d’un projet et, à partir de cette information, de mettre sur pied un système de contrôle de gestion par projets. Cette belle réalisation a été si bien reçue à l’échelle locale que le siège social, en France, s’en inspira pour repenser le système budgétaire de toute l’entreprise.

Un CMA de l’« autre côté »
Doté d’un tempérament curieux et observateur, Éric Lajeunesse a profité de cette expérience dans ses fonctions de contrôleur de gestion pour connaître les rouages de la production d’un jeu vidéo. Et arriva ce qui devait arriver, il fut tenté de « passer du côté obscur de la production », comme il le dit en riant. « Je suis un manager, j’adore la gestion, je voulais m’essayer. » Mais sans aucune formation en graphisme, en arts ou même en informatique, que pouvait apporter un CMA à la production d’un jeu?

« Les producteurs viennent de divers horizons. Tous ne sont pas nécessairement, à la base, des gestionnaires de projet. Je pouvais les aider. » Cinq ans après son entrée chez Ubisoft, Éric Lajeunesse a donc été nommé assistant-producteur. C’était en 2004. L’édifice montréalais, situé sur le boulevard Saint-Laurent, était alors devenu – et est toujours – le plus gros centre de production de la multinationale, menant une vingtaine de projets de front.

Quatre ans plus tard, Éric Lajeunesse revêt maintenant le prestigieux manteau de producteur. « Loin de connaître tous les aspects créatifs et techniques, je maîtrise toutefois les autres dimensions fondamentales, c’est-à-dire le budget et la gestion des livrables. Pour ce qui est de la qualité de l’animation, de la programmation ou du design, je me fie surtout à mon équipe de responsables de chacune de ces facettes. »

Le CMA est donc devenu leader. Son rôle, explique-t-il, se compare un peu à celui de Bob Gainey, le célèbre directeur-gérant des Canadiens de Montréal. Son équipe, au moment de la conception, ne compte que cinq employés, puis grossit jusqu’à 150 ou 200 personnes quand le jeu est en processus de réalisation, ce qui peut prendre deux ans. « Un projet, ça se fait ensemble. Je suis là pour que les limites de temps et d’argent soient respectées, mais aussi pour appuyer mon équipe. Je ne crains pas de poser des questions, de montrer que je ne sais pas tout. Ma philosophie de gestion consiste à agir en bon père de famille et à analyser le travail des employés comme si j’avais encore tout à apprendre. »

Actuellement, Éric Lajeunesse est occupé à un jeune projet dont il ne veut absolument rien dire. Secret d’État! Manifestement, il aime le stress associé à la créativité et la fierté qui naît du résultat, après des mois d’un travail collectif exigeant. À peine arrivé à la mi-trentaine, le producteur espère aussi de nouveaux défis qui lui permettraient d’exploiter encore davantage ses compétences de comptable en management.

Or, il se trouve que l’univers du jeu vidéo est en pleine mutation, cherchant à élargir sa clientèle. C’est ainsi qu’Ubisoft produit désormais des jeux destinés aux femmes, des jeux grand public et des jeux dits sérieux, tout en perfectionnant constamment la technologie et la qualité des images. « Montréal est en très bonne position pour ce qui est de créer et de développer de nouveaux produits. Il y a une quinzaine d’années, Softimage, une entreprise montréalaise, a épaté le monde entier en produisant des images du film Parc jurassique. Puis, Montréal a d’abord attiré Ubisoft, qu’ont imitée ensuite plusieurs autres entreprises telles que EA Montréal, Eidos Montréal et Activision Québec.

« Cela s’explique : les artistes et les programmeurs montréalais ont une excellente formation, plusieurs s’expatrient même d’Europe pour gagner leur vie ici, les gouvernements offrent de bons programmes de subventions et Montréal est une ville sympathique pour établir une filiale. » Résultat : l’industrie montréalaise du jeu vidéo est devenue une valeur sûre au cours des 10 dernières années.

Dans un tel contexte, Éric Lajeunesse croit pouvoir tirer parti de sa formation de CMA et de son expérience en production pour participer à l’évolution future du jeu vidéo. Assis à un bureau autour duquel son équipe évolue, il se voit peut-être, dans quelques années, faire des analyses, mener des études de prospective, résoudre des problèmes complexes pour aider son entreprise à améliorer sa performance et à renforcer sa position sur l’échiquier international. Réalité ou fiction? Le jeu ne fait que commencer pour Éric Lajeunesse…

 

L’autre visage d’Éric Lajeunesse…

Si j’avais tout l’or du monde…

Je créerais une entreprise de conception de jeux vidéo sous les tropiques. Ou alors, j’y vendrais des parapluies !

La réussite, c’est…

Être satisfait de ce que je réalise et être reconnu par mes pairs.

Je ne supporte pas …

La rectitude politique, qui dicte non seulement le discours de nos politiciens mais aussi notre comportement en société et dans les milieux de travail. Savoir dire et entendre les vraies choses, c’est s’assumer.

L’argent, c’est…

Vital, important pour manger et se divertir, mais ce n’est pas une fin en soi.

J’aurais pu être…

Policier, joueur de hockey ou architecte, mais je ne demande pas mieux que d’être qui je suis.