Ce portrait est paru en janvier 2010 dans Élite CMA, publié par l’Ordre des CMA.
Un CMA qui a sa profession dans le sang
Par Jocelyne Hébert
Collaboratrice spéciale
À la jonction des autoroutes 40 et 13, à Montréal, se trouve l’un des deux établissements d’Héma-Québec. Chaque jour, de lourds véhicules quittent son stationnement et se mêlent à la circulation, soit pour collecter du sang, soit pour livrer ses produits aux hôpitaux. Au milieu de ce va-et-vient, Héma-Québec accomplit sa mission humanitaire selon une chorégraphie précise et rigoureuse, réglée au quart de tour. Sa brillante performance lui a d’ailleurs valu une Grande Mention aux Grands Prix québécois de la qualité 2009, et le CMA Guy Lafrenière y est certainement pour quelque chose.
Je marche aux côtés de Guy Lafrenière et du haut de mes cinq pieds, je remarque sa carrure d’ancien joueur de football. Tous les deux, nous parcourons un très large corridor. Le vice-président à l’administration et aux finances me montre, de chaque côté, des laboratoires d’analyse et de traitement du sang, isolés par des murs vitrés. Au fond, une palissade de bois annonce des travaux d’agrandissement, témoins d’une société en plein développement. Dans cet immeuble aux lignes modernes et dynamiques, tout est impeccable, comme on s’y attend d’un organisme chargé d’un mandat aussi crucial que l’approvisionnement en sang, en tissus humains et en sang de cordon.
La semaine précédant ma visite, Héma-Québec a reçu un prestigieux prix du gouvernement du Québec, confirmant la qualité du travail effectué depuis sa fondation 11 ans plus tôt. Guy Lafrenière est-il fier de cette reconnaissance, lui qui a contribué à la mise sur pied de l’organisme? Sa réponse surprend un peu, laissant paraître une humilité sincère. « On nous avait dit qu’il est assez rare qu’une entreprise se qualifie dès la première candidature. Nous avons donc été un peu étonnés de recevoir une Grande Mention. C’est une belle réussite collective. »
Le goût du défi
Il est vrai que tout ce chemin n’aurait pu être parcouru sans la force et la volonté d’une équipe, étant donné le contexte d’alors : à la suite du scandale du sang contaminé, à la fin des années 1990, la Croix-Rouge a pris la décision de se retirer du programme d’approvisionnement sanguin au Canada. « En quasi-faillite, l’organisme laissait des locaux, des laboratoires et une flotte de camions à moderniser. La comptabilité se faisait à Ottawa. Tout était à mettre en place… », se rappelle Guy Lafrenière.
C’est alors que Francine Décary, qui venait d’être nommée présidente et chef de la direction d’Héma-Québec, a offert un poste à Guy Lafrenière. Ayant fait la connaissance de Mme Décary durant ses études de MBA, il savait bien qu’il ne s’ennuierait pas dans cette fonction. « C’est vrai que cela représentait beaucoup de travail, mais c’était surtout un sacré beau défi! », lance-t-il, d’un ton encore ravi.
Pendant les 20 années précédant son entrée à Héma-Québec, Guy Lafrenière avait principalement contribué à restructurer des entreprises en difficulté. À titre de contrôleur financier, il avait d’abord travaillé à la mise en marche et au développement d’Alsthom Énergie, à Sorel-Tracy, après l’acquisition de la division Énergie du Groupe MIL. Nommé vice-président aux Finances, il avait ensuite participé activement à la réorganisation d’Alsthom Transport, à Pointe-Saint-Charles, un atelier qui appartenait auparavant au Canadien National. Le défi, il connaissait et… il aimait!
Près des gens
Toutefois, la situation était tout autre chez Héma-Québec. Certes, en passant dans le domaine public, Guy Lafrenière pourrait importer du privé des pratiques de gestion éprouvées et les adapter. Mais il devrait, lui aussi, s’adapter… « Au public, l’idée du profit n’a pas le même sens. Chez Héma-Québec en particulier, nous touchons directement à l’humain, nous contribuons à sauver la vie des gens. Dans le domaine ferroviaire, il est rare qu’un citoyen nous félicite pour l’efficacité d’une locomotive. Chez Héma-Québec, les témoignages de receveurs sont monnaie courante, et toujours très touchants. C’est pour eux que nous travaillons. »
À son arrivée chez Héma-Québec, Guy Lafrenière a donc reçu « quelques » mandats. Après avoir participé à l’acquisition de la Division du sang de la Croix-Rouge canadienne, il a monté une partie de la nouvelle société en créant et dirigeant les services de l’administration et des finances, des ressources humaines et des technologies de l’information.
Dès cette époque, il s’est appliqué à communiquer au personnel une vision d’équipe, héritée des nombreuses années qu’il a passées dans le monde du football, en tant que joueur et entraîneur. « Un peu comme les équipes que j’ai entraînées, il n’y avait pas de structure, ni d’organisation, mais beaucoup de bonne volonté. Ma contribution a été de donner un but à l’équipe. Cela a fini par essaimer et après beaucoup d’efforts, nous avons acquis une force d’ensemble qui nous permet de performer. »
Les bons mots
Guy Lafrenière et moi sommes maintenant sur un quai de débarquement bien particulier : un espace est aménagé pour l’arrivée des dons de sang, et un autre, pour le départ des produits traités, à raison de 400 000 par année. Les deux débarcadères sont séparés par une solide porte grillagée pour éviter tout mélange de produits. À proximité, un poste de surveillance a des yeux partout. Toutes ces mesures me rappellent l’importance pour Héma-Québec de maintenir une réputation irréprochable. Et cela ne concerne pas que les laboratoires et les équipes scientifiques.
« Toute la chaîne d’exploitation est importante. Notre budget dépend majoritairement de la facturation aux hôpitaux, dont le financement est assuré par le gouvernement. Il est donc essentiel de convaincre le public que nous gérons bien les sous qui nous sont confiés. Il a fallu trouver les bons mots pour faire comprendre à nos équipes que toutes les dépenses font partie d’un ensemble et que l’efficience est très importante. Une gestion serrée des dépenses permet d’assurer la viabilité de l’entreprise, de lui permettre de soutenir la comparaison avec ses équivalents ailleurs au Canada et dans le monde et de convaincre le gouvernement que nous pouvons accepter d’autres mandats. »
De fait, le gouvernement du Québec a demandé à Héma-Québec d’élargir sa gamme de produits et de services offerts aux hôpitaux, notamment les cornées. Une responsabilité – et un défi! – qui signifie un rôle important pour notre CMA. « Les achats sont sous ma responsabilité. Comme les dons de cornées sont actuellement insuffisants au Québec, il faut s’approvisionner au Canada et aux États-Unis. Mais nous travaillons à devenir autosuffisants, c’est-à-dire à convaincre les donneurs québécois. »
CMA un jour…
Qu’il s’agisse de chiffres ou de mission sociale, Guy Lafrenière parle avec autant de verve et de passion. Il dit apprécier la créativité que son poste exige de lui, une créativité que sa formation de CMA lui a aussi permis d’exploiter. Sûre de sa réponse, je lui demande si, à 55 ans, il aime toujours être CMA. « Je suis encore très heureux d’être CMA. C’est d’ailleurs la propension des CMA à être près du produit et des gens qui le fabriquent qui m’a poussé chez Héma-Québec. »
Il me raconte alors comment deux CMA l’ont convaincu de poursuivre ses études dans ce domaine. « En fait, c’était une condition pour m’embaucher! J’étais déjà intéressé par la comptabilité, mais l’approche des CMA m’a conquis. Les CMA sont là pour participer à l’évolution de l’entreprise, pour comprendre le produit et le mettre en chiffres. »
Bourreau de travail, Guy Lafrenière rentre à la maison tous les soirs avec son porte-documents, et ce, depuis des années, ce qui a eu une certaine influence sur ses deux filles. « Mon aînée, Marie-Pier, disait que je travaillais continuellement, mais ma conjointe lui répondait : “Oui, mais il aime ce qu’il fait!” Elle est aujourd’hui CMA chez Bombardier Aéronautique. Josianne, la plus jeune, travaille dans un laboratoire de centre hospitalier. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, je n’ai jamais cherché à influencer leurs choix de carrière, leur laissant plutôt la liberté d’en décider en fonction de leurs goûts et de leurs intérêts! »
Encore porté par sa profession et ses responsabilités, Guy Lafrenière veut relever d’autres défis avant de prendre sa retraite. Une retraite qu’il voit paisible et retirée à la campagne, avec, peut-être, une équipe à entraîner. « Le contact des jeunes garde jeune. Et puis, réussir à ramener un ou deux adolescents difficiles dans le droit chemin, les convaincre de poursuivre leurs études par exemple, ce serait ma paie de bénévole. »
Mais pour l’heure, le CMA a bien d’autres préoccupations en tête. « Pour moi, la Grande Mention aux Grands Prix québécois de la qualité, ce n’est pas le signe d’un accomplissement, mais un encouragement pour l’avenir. » Et Guy Lafrenière veut faire partie de cet avenir…