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Ce que devrait être la comptabilité



Jean  Jobin, FCMA

Ce portrait est paru en septembre 2011 dans Élite CMA, publié par l’Ordre des CMA.

Le cœur qui compte

Par Hélène Morin
Collaboratrice spéciale

Sans bruit, Jean Jobin entre dans la pièce, tout de noir vêtu, sourire aux lèvres et dans les yeux, la main déjà tendue. Le contact est positif, instantané. Cet homme respire l’action et dégage une énergie tranquille. Au fil de la conversation, on comprend qu’il fonctionne en symbiose avec son entourage. Qu’il parle de sa jeunesse, de son séjour en Allemagne pour le travail ou de ses activités caritatives, il se décrit constamment au sein d’un groupe, en relation avec les autres. Il faut bien se rendre à l’évidence : Jean Jobin, FCMA, vice-président exécutif, Produits hors foyer — Amérique du Nord, chez Cascades Groupe Tissu, est d’abord et avant tout un homme d’équipe, qui aime faire les choses en compagnie et qui tient compte de son entourage dans ses décisions.

Son carburant : le sport 
Sportif depuis toujours, Jean Jobin voit l’activité physique comme un moyen de rester en forme et de maintenir son niveau d’énergie, bien évidemment, mais aussi comme un outil indispensable à son travail. « Ça me donne la possibilité de réfléchir, explique-t-il. Je pars en vélo avec un problème, je reviens avec une solution. » Il est l’incarnation même de l’adage « l’important, c’est de participer » : il ne vise pas les premières places. « Si je fais des marathons avec mon épouse, des tours cyclistes avec des amis, c’est pour réaliser des objectifs communs et pour le plaisir d’être ensemble », précise-t-il.

Les sports, surtout les sports d’équipe, ont joué un rôle déterminant dans sa vie. Il concède que dans sa jeunesse — ne le dites pas à son fils adolescent — il avait peu d’intérêt pour l’école. Ses passions se nommaient hockey, badminton et baseball, un sport qui l’a mené jusqu’aux championnats mondiaux des moins de 20 ans en tant que receveur. Faire partie d’une équipe sportive lui permettait de se dépenser physiquement, de se faire des amis et d’élargir son cercle social.

« C’est carrément grâce au badminton que je suis allé au cégep, affirme-t-il. En 4e secondaire, je suis entré dans l’équipe de badminton de mon école et j’avais tellement de facilité qu’à la fin de l’année, j’étais dans la première équipe de double. » Quand est venu le temps de s’inscrire au cégep, ses coéquipiers l’ont encouragé à venir au Cégep de Sainte-Foy, où il y avait la meilleure équipe de badminton au Québec. « Jusqu’à ce moment, je n’avais jamais imaginé que j’irais au cégep. Mon but, c’était d’obtenir mon diplôme d’études secondaires. N’eut été du badminton, j’aurais probablement fait comme plusieurs dans mon entourage et lâché l’école après… », confie-t-il.

La découverte de la réussite
De fil en aiguille, il s’est retrouvé à l’Université Laval, en administration. Il aurait aimé faire un baccalauréat en actuariat à l’Université de Montréal, mais sa mère éprouvait des difficultés financières à cette époque. Il est donc resté dans la région de Québec pour l’aider. Tout au long de ses études universitaires, il a travaillé à temps plein pour contribuer à satisfaire les besoins de la maisonnée. « J’allais aux premiers cours pour connaître les contenus, je me présentais au dernier, puis à l’examen, et pour le reste, j’étudiais par moi-même, avec les livres », raconte-t-il.

Jusqu’au début de ses études collégiales, Jean Jobin  s’était contenté de passer ses cours. C’était avant de se lier d’amitié avec une jeune fille studieuse qui l’a amené à exceller. « C’était vraiment une bonne amie, mais elle était tout le contraire de moi, une vraie intellectuelle, qui ne faisait aucun sport ! Alors, pour passer du temps ensemble, nous allions à la bibliothèque et j’étudiais à ses côtés », se souvient-il. Du coup, Jean Jobin a découvert le plaisir d’apprendre et… d’avoir de bonnes notes ! Après son baccalauréat, il a donc entrepris une maîtrise spécialisée en gestion des opérations et systèmes d’aide à la décision.

Dès sa scolarité de maîtrise terminée, Cascades l’embauche. Notre homme commence alors une carrière qu’il mènera de manière réfléchie, en s’assurant de progresser constamment. « J’aime travailler une étape à la fois pour performer à long terme. Je ne suis pas du genre à viser les coups d’éclat et que tout tombe après trois mois », souligne-t-il. Ses patrons l’ont vite compris, car dès le début, ils ont fait appel à lui pour rentabiliser des usines. On l’a d’abord envoyé redresser les activités au centre de recyclage de Québec, puis à celui de Chicoutimi et, enfin, à ceux de Montréal, d’Ottawa et des États-Unis. En comparaison de ce qu’il fait aujourd’hui, c’était de « petits mandats », affirme-t-il, pour prendre de l’expérience.

Savoir dire non
En 1995, alors qu’il est directeur général adjoint du Groupe Recyclage, frappe la crise de rareté du papier. Cascades prend alors la décision de faire passer la capacité du groupe Récupération Cascades de 100 000 tonnes de papier récupéré par année à 500 000 tonnes et offre à Jean Jobin de remplacer le directeur général qui prenait sa retraite. D’aucuns auraient vu là l’occasion idéale de faire avancer leur carrière. Pas Jean Jobin, qui refuse l’offre parce qu’il n’est pas encore prêt.

Il a illustré la situation bien simplement à ses patrons, se rappelle-t-il. « Moi, je me lève le matin en disant : “j’ai 100 000 tonnes à gérer; comment est-ce que je peux me dire qu’elles sont mieux gérées en me couchant ce soir ?” Pour développer le groupe comme vous le voulez, vous avez besoin d’un gars qui se lève en disant : “j’ai 100 000 tonnes à gérer aujourd’hui; comment faire pour en avoir 200 000 ce soir en me couchant ?” Ce n’est pas moi, ça. Moi, je suis au point où j’optimise, je ne suis pas encore au point de développer. » Il a donc assuré la transition au sein du groupe puis, une fois sa tâche accomplie, s’est retrouvé devant un nouveau défi, qui n’était pas piqué des vers non plus !

Ses patrons l’ont en effet chargé d’optimiser le rendement d’une usine immense, mais déficitaire, dont Cascades venait de faire l’acquisition en Allemagne. Une expérience pas banale. « J’étais le seul Québécois à Arnsberg. Personne ne parlait français. Sur 400 personnes qui travaillaient dans l’usine, une dizaine parlait anglais. » Il devait d’abord réformer la comptabilité dans cette usine qui n’avait aucune idée de sa rentabilité par produit. Puis il a analysé la situation et conclu qu’il fallait mettre l’accent sur un produit en particulier, qui ne représentait alors que 10 % de la production, et réorienter la force de vente en conséquence. « Ce n’est pas facile de convaincre des gens d’effectuer un changement de cap radical dans une langue qui n’est pas la tienne, ni celle de ton interlocuteur, a-t-il constaté. Il m’a fallu beaucoup d’efforts pour convaincre le directeur de miser sur ce produit pour maximiser la rentabilité, même si ce faisant, on réduisait la production journalière. » Le virage s’est étalé sur une quinzaine de mois et l’usine est devenue rentable, engrangeant plus de 2 millions $ de bénéfices par mois. À ce jour, elle demeure le fleuron de Cascades en Europe.

Stratégie en tête
Aujourd’hui, Jean Jobin est à la tête de sept usines et participe à la gestion de deux coentreprises, toujours chez Cascades, dans le Groupe Tissu. Il y a quelques années, il a obtenu le titre de CMA, ce qu’il considérait comme une évolution logique pour un gestionnaire de Cascades qui doit coordonner le travail de dizaines de CMA.

Au fil du temps, il a reçu plusieurs offres qui lui auraient permis de faire plus d’argent, mais il aurait fallu pour cela quitter cette entreprise qu’il aime et dont il épouse la philosophie, basée sur la confiance mutuelle. Il se considère très choyé d’avoir eu des mentors comme Bernard, Laurent et Alain Lemaire, Norman Boisvert et Suzanne Blanchet. « Ma progression, c’est à eux que je la dois », soutient-il. N’y aurait-il pas aussi l’espoir d’atteindre les plus hauts échelons ? « Évidemment, éventuellement, quand le moment sera venu », réplique-t-il, fidèle à son approche « pas à pas ».

Pour l’instant, il lui importe plus de mettre en œuvre le plan stratégique du groupe et de satisfaire ses supérieurs qui lui font confiance. « Il y a tant de choses dans une journée qui peuvent nous détourner de nos objectifs… » Pour garder son équipe concentrée sur ses priorités, il a fait fabriquer, dans le même matériau que des balles anti-stress, un objet qui imite un assemblage de blocs Lego. Chacune des priorités est inscrite sur l’un des blocs. « Soixante-dix personnes ont ce petit aide-mémoire dans leur bureau. Avant qu’ils passent ma porte pour faire approuver un investissement, je leur conseille de jeter un coup d’œil sur leurs blocs Lego, pour voir si leur projet s’inscrit dans nos priorités. Parce que chacun de nous doit garder à l’esprit dans quelle direction nous allons si nous voulons réaliser ce plan stratégique. »

Son moteur : le cœur
Jean Jobin le dit lui-même : « Je suis parti de rien, j’ai eu une enfance vraiment défavorisée, je ne devrais même pas être là où je suis et pourtant, je me trouve dans une position d’influence. » Son père est décédé subitement, laissant sa mère avec six enfants dont le plus âgé avait 7 ans et les plus jeunes, des jumeaux handicapés, avaient 2 mois. Élevé dans la pauvreté, il a connu le regard méprisant des autres parce qu’il n’était pas bien habillé ni bien coiffé, qu’il ne pouvait pas participer aux mêmes activités… « Cette marginalisation dépasse largement l’aspect financier et colore toute une vie, considère-t-il. En revanche, j’ai eu ma mère comme modèle. Elle m’a appris à ne jamais abandonner, quoi qu’il arrive, et à aider les autres. » C’est ce qui l’a mené vers les activités caritatives, dans l’espoir de redonner à la société un peu de cette abondance dont il jouit aujourd’hui.

Quand Cascades a commencé à commanditer la Fondation Charles-Bruneau, en 2005, la direction lui a demandé s’il voudrait représenter l’entreprise au tour cycliste. Il a alors eu le coup de foudre pour cet organisme. Il raconte que « le premier matin du tour cycliste, j’ai rencontré le petit Lucas avec qui l’on m’avait jumelé et qui avait reçu des traitements grâce à la Fondation. Quand j’ai voulu serrer la main de sa mère, elle m’a pris par le cou, embrassé et serré dans ses bras. Elle s’est mise à pleurer et m’a remercié, disant que son fils était toujours vivant grâce à la Fondation. Je n’avais pas encore donné un coup de pédale que j’avais déjà les jambes en coton ! Je venais de trouver ma place. » Après l’événement, Jean Jobin a réalisé que tous ces efforts avaient permis d’amasser seulement 200 000 $, c’est-à-dire tout juste assez d’argent pour traiter un cas et demi ! « Et c’était le meilleur résultat qu’ils avaient eu en 10 ans ! Mon instinct d’optimisation s’est mis en marche… »

Depuis, les sommes récoltées ont connu une croissance exponentielle, de presque 50 % par année, pour culminer en juillet 2011 à 2 millions $. Pas étonnant que la Fondation Charles-Bruneau ait tenu à souligner l’engagement profond et l’effet catalyseur de Jean Jobin en faisant de lui le tout premier lauréat du Prix du Pionnier.

Ensemble, tout simplement
Quelle recette magique a permis de décupler les recettes du tour cycliste ? « La Fondation avait ciblé trois personnes  pour l’aider à améliorer ses résultats : François Rivard, un homme de vision, qui proposait, par exemple, d’amener Lance Armstrong au tour cycliste; Werner Imboden, un enthousiaste qui peut soutenir des projets de cette envergure, et moi, le pragmatique, qui disait OK, OK, mais comment on fait ? » Ensemble, avec l’appui de la direction, ils ont donné un nouvel élan à la Fondation, pour qu’elle se distingue des autres causes, attire et fidélise ses commanditaires.

Et Jean Jobin de conclure sur ce thème qu’il a brodé tout au long de la rencontre : « C’était une belle équipe qui avait tous les ingrédients nécessaires pour prendre le virage qui s’imposait. Tout seul, je n’accomplirais que très peu, comparativement à ce qu’il est possible de faire quand je travaille en équipe. C’est d’ailleurs une réalité à laquelle je suis confronté dans mon travail de gestionnaire. Quand j’ai un nouveau qui arrive dans l’équipe avec la “grosse tête”, mon mandat, c’est de le ramener sur terre. Moi, je suis réaliste. Je sais parfaitement que demain matin, je pourrais ne pas performer si j’avais autour de moi des gens qui ne veulent pas que je performe. C’est en équipe qu’on réussit. L’optimisation, ça se fait tous ensemble. »

À 45 ans, voilà un homme d’exception qui a compris depuis longtemps que la réussite tient à l’équilibre entre un esprit alerte, un corps en forme et un cœur ouvert.